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30/03/2016

Télérama : Les livres, des armes pour affronter la dureté du réel

http://www.telerama.fr/idees/les-livres-des-armes-pour-af...

  • Nathalie Crom
  • Publié le 22/02/2016. Mis à jour le 24/02/2016 à 11h29.

Les livres ouvrent au monde. En stimulant l’imaginaire et les émotions, ils nous donnent  des armes pour affronter la dureté du réel, selon la professeure de littérature Hélène Merlin-Kajman.

Portrait  Olivier Cadiot au chevet de la littérature

Outre un plaisir esthétique, le lecteur cherche des émotions dans les livres. Une dimension que les enseignants, les critiques, et les chercheurs ont tendance à délaisser, déplore la professeure de littérature Hélène Merlin-Kajman.

Dans le chapitre inaugural de Lire dans la gueule du loup, Hélène Merlin-Kajman se met en scène, lisant un jour à son fils âgé de 12 ans Le mauvais vitrier, de Charles Baudelaire. Le poète y raconte comment, ayant fait appel au service d'un artisan, et insatisfait du fait que celui-ci n'ait pas, dans sa marchandise, les verres de couleur qu'il désirait – « des verres roses, rouges, bleus, des vitres magiques, des vitres de paradis... », écrit Baudelaire –,il brisa la dite marchandise dans un geste de colère. « Quand j'ai eu terminé de lire, j'ai vu un visage assombri, étonné, presque sévère, m'interroger du regard. "Tu aimes ce texte ?" m'a demandé mon fils, incrédule [...] Mais ce n'est pas bien ce qu'il fait là. »

Face à cette réaction spontanée et naïve, la professeure de littérature qu'est Hélène Merlin-Kajman se trouva bien désarçonnée : « La lecture au premier degré de mon fils, même si elle blessait mon plaisir et mon savoir, touchait aussi en moi un point sensible et contradictoire. Avais-je le droit de l'ignorer ? » Outre la jouissance esthétique, le texte littéraire véhicule des émotions, des affects, et c'est là une dimension de la lecture que les « lecteurs professionnels », enseignants, critiques, chercheurs, ne prennent plus en compte, mettant en péril le précieux « partage transitionnel » de la lecture, explique Hélène Merlin-Kajman dans cet essai critique roboratif, pointu et engagé.

La « zone à défendre » qu'évoque le titre de votre essai n'est pas la littérature, mais plus précisément un partage autour de la littérature. Expliquez-nous cela.

Oui, dans cet essai, je défends un certain type de partage, un certain type de transmission, plus qu'un corpus d'œuvres considérées comme relevant de la littérature. Même si je suis convaincue que certains textes se prêtent moins que d'autres à ce partage auquel j'appelle. Inversement, il me semble important de considérer que certains textes, qui pourraient ne pas être vus comme de grands textes littéraires – je pense notamment à la littérature pour enfants –, peuvent, eux, se prêter à ce partage fondé à la fois sur l'échange des émotions et le dialogue contradictoire. Il ne s'agit pas d'un ­relativisme : je déplace simplement ­légèrement le curseur de la valeur des textes vers la valeur du partage. Ce partage spécifique, que je qualifie de littéraire, paraît évident quand on est, comme moi, dans une situation d'enseignement – mais il existe en fait dès lors qu'on lit des livres à des enfants, comme parents.

Votre réflexion sur le partage littéraire s'appuie sur le concept d'espace transitionnel tel que l'a défini le psychanalyste Donald Winnicott. Quel rapport avec la littérature ?

Tout le monde connaît le plus célèbre des objets transitionnels : le doudou de l'enfant. Selon Winnicott, ce premier jouet fait transition, pour le nourrisson, entre le corps de la mère, qui est le premier adulte à s'occuper de lui alors qu'il est totalement dépendant, et le monde extérieur, qui ­oppose sa réalité aux désirs du nourrisson. L'objet transitionnel, dit Win­nicott, c'est ce qui permet à l'enfant de régler les décalages, qui peuvent être terribles, entre son monde interne, ses désirs, ses pulsions, et le monde externe. Le doudou n'est pas le seul phénomène transitionnel. Certains anthropologues ont remarqué d'ailleurs qu'un tel objet n'existe pas dans toutes les cultures. Mais la berceuse, elle, existe partout, et elle est aussi un phénomène transitionnel – et elle est particulièrement intéressante, car c'est une sorte de protolittérature, comme le conte de fées, qui lui succède.

“Les qualités transitionnelles du texte doivent être développées grâce aux qualités de la transmission.”

Donald Winnicott insiste également sur le fait que les phénomènes transitionnels ne disparaissent pas avec l'enfance. Après les premiers objets ou phénomènes, la culture, notamment, prend le relais. La culture, entendue ici comme ce que la société prévoit pour aider chaque adulte à régler son monde interne par rapport aux exigences, souvent sévères, du monde réel. Je ne suis pas du tout la première à penser la littérature en tant qu'objet transitionnel, d'autres s'y sont penchés avant moi. La différence, c'est qu'eux considèrent que le texte littéraire a, de fait, les qualités d'un objet transitionnel. Alors qu'à mes yeux ces qualités transitionnelles du texte doivent être dégagées, préservées, ­développées grâce aux qualités de la transmission. Pour qu'il y ait transition, il faut qu'il y ait un lieu où elle s'opère, une scène.

La transition suppose donc d'être au moins deux. La lecture n'est-elle pas pourtant avant tout une activité solitaire ?

Nous n'apprenons pas à lire tout seuls, et la lecture solitaire, lorsqu'on y accède, est préorganisée par les expériences de lecture antérieures. Mais si j'ai choisi, dans cet essai, d'insister sur des scènes de partage, que j'ai vécues en tant qu'enseignante ou en tant que mère, c'est aussi parce qu'on sait qu'aujourd'hui l'enfant lit peu seul, mais essentiellement par le détour des adultes qui s'occupent de lui, ses parents, ses enseignants.

“Les adolescents ne sont pas tous capables d’être pris d’emblée dans l’excitation intellectuelle que suppose une analyse purement formelle du texte.”

Reprochez-vous à la « nouvelle critique », et ses méthodes d'analyse des textes inspirées du structuralisme, d'avoir engendré un enseignement de la littérature qui réfute la lecture au premier degré du texte et des affects qu'il véhicule ?

L'héritage de la nouvelle critique nous conduit à demander aux élèves de considérer le texte en tant que tel, de comprendre que les personnages ne sont que des constructions verbales et que c'est ainsi qu'il faut qu'ils les appréhendent. Je me suis trouvée régulièrement confrontée à l'extrême désarroi des adolescents, qui ne sont pas tous capables d'être pris d'emblée dans l'excitation intellectuelle que suppose cette analyse purement formelle. Il y avait chez eux à la fois une difficulté et une déception. Je me disais : mais pourquoi je leur inflige cette déception ?

Ce regard purement esthétique sur la littérature ne permet pas un partage sur un mode transitionnel. Alors j'ai essayé de trouver des ponts pour expliquer quand même aux élèves comment la littérature nous parle aussi du monde réel, malgré ce filtre, ou même grâce à lui. On peut rapatrier le monde réel dans la lecture littéraire – et cela offre la possibilité de regarder ce monde réel autrement, de biais. Et c'est partant de cela que j'essayais de les intéresser aussi à la forme, à la façon dont c'était écrit. Sans pour autant acquiescer au scepticisme généralisé selon lequel l'auteur nous manipule, le langage nous manipule – qui est un des grands tropismes de l'enseignement de la littérature depuis les années 1960-1970.

“On n’a pas assez réfléchi à la destruction de l’espace de confiance que le doute généralisé face à tout discours a introduit.”

Je ne répudie pas les apports de la nouvelle critique, je suis moi-même une fille de la nouvelle critique ! Mais il me semble que le soupçon est allé trop loin. On ne crédite plus personne de sincérité, d'un rapport immédiat et naïf au langage. On entend tout discours comme s'il y avait un dessous. Je raconte dans ce livre l'expérience que j'ai faite avec des étudiants en lettres de première année, auxquels j'avais fait lireHamlet. A ma stupeur, ils étaient tous convaincus que Hamlet n'avait jamais été amoureux d'Ophélie, qu'il la manipulait dans le but de coucher avec elle. J'ai eu beaucoup de mal à les convaincre de sa sincérité... On n'a pas assez réfléchi à la destruction de l'espace de confiance que le doute généralisé face à tout discours a introduit. Or l'espace transitionnel est forcément un espace de confiance.

Comment cette confiance peut-elle être restaurée ? S'agit-il de revenir à des formes anciennes d'enseignement ?

Je n'ai aucune envie de dire que c'était mieux avant. L'inlassable interrogation psychologique sur les personnages, que j'ai vécue quand j'étais étudiante, était même très ennuyeuse. Je n'ai pas de nostalgie de la façon dont, moi, j'ai reçu cet enseignement. L'hypothèse d'un retour en arrière est un piège dans lequel il ne faut surtout pas tomber. L'enjeu est plutôt de définir autrement ce qu'on appelle la littérarité d'un texte, c'est-à-dire la jouissance esthétique qu'il procure. Et de ne pas séparer l'usage esthétique du langage et son usage ordinaire comme on le fait habituellement, surtout depuis le xixe siècle. Je crois fermement qu'il y a de l'esthétique dans le langage ordinaire, et que le texte littéraire intensifie ce qu'il y a d'esthétique dans le langage ordinaire (la parole amoureuse, le bavardage joyeux, le récit, etc.). Et je suis d'accord avec la nouvelle critique pour dire qu'il faut sortir la littérature de la situation de religion laïque dans laquelle elle risque de se fossiliser. Il faut aussi redonner sa valeur à une certaine subjectivité, qui a trop perdu de son importance.

Dans l'épilogue de votre essai, vous soulignez le caractère, aujourd'hui plus crucial que jamais, de ce partage autour de la littérature. Pourquoi y a-t-il urgence ?

Indépendamment même de la question politique, dans toute société humaine, il y a du malheur en trop, si l'on peut dire, qui met cette société en danger. Aussi, toute société humaine met à la disposition du collectif et des individus des sortes d'institutions réparatrices : la littérature est, selon moi, une de ces institutions. Tout individu fait sans doute l'expérience du trauma, mais certains, aujourd'hui, en vivent plus que d'autres. Je pense à l'expérience de l'exil, à la misère, à l'exclusion sociale, à des enfants qui ont ­derrière eux deux générations de chômeurs, leurs grands-parents et leurs parents... Tout cela fabrique des êtres humains très souffrants. Que fait-on, à l'école, de ces souffrances ? On donne à lire Voltaire et Montesquieu, on privilégie un partage critique, un type de réaction qui consiste à dire : il faut ­remettre des « lumières », développer l'esprit critique, opposer la raison à l'obscurantisme religieux, au fanatisme.

Je ne crois pas à ce scénario. Il faut déjà être très bien portant pour comprendre le rationalisme des Lumières ! Le débat, le désaccord démocratiques ont besoin de sujets pas trop souffrants. Il faut donner aux individus, grâce à ce médium exceptionnel qu'est la littérature, grâce à l'imagination et à la consolation qu'elle permet, la possibilité de ne pas être expulsés d'eux-mêmes, d'assumer leur subjectivité et leur autonomie, d'agrandir leur scène intérieure. Pour sortir des impasses traumatiques.

Hélène Merlin-Kajman
Professeure de littérature française à Paris III, créatrice et directrice de la revue en ligne Transitions.
1994
Public et littérature en France au XVIIe siècle, éd. Les Belles Lettres
2000
L'Absolutisme dans les Lettres et la théorie des deux corps. Passions et politique, éd. Honoré Champion
2003
La langue est-elle fasciste ? Langue, pouvoir, enseignement, éd. Seuil.

A lire
Lire dans la gueule du loup. Essai sur une zone à défendre, la littérature d'Hélène Merlin-Kajman, éd. Gallimard, coll. NRF essais, 320 p., 23,50 EUR.

Commentaires

luce422/02/2016 à 19h04

L'histoire du soir était chez nous un instant "sacré", incontournable, lorsque blottis les uns contre les autres dans cette parenthèse confiante et chaude d'avant la nuit et d'après l'école, le plaisir s'installait dans la lecture d'un récit partagé à haute voix. Peu de doudous, mais une histoire, le soir. Les bibliothèques de quartier ont pris le relais, côté transmission de plaisir de lire, partagé, avec des bibliothécaires férues de littérature jeunesse qui proposaient aussi de participer à des groupes de critiques littéraires, d'aller écouter Timothée de Fombelle et autres auteurs comme J.C Mourlevat qui racontait que, en courant, (c'était son sport pour se défouler de la feuille blanche) avait décidé de faire mourir un de ses personnages (merveilleux personnage, bien sûr), pleurait, les larmes coulaient sans qu'il puisse les arrêter et une femme courant en sens inverse, lui avait demandé s'il avait un problème, si elle pouvait l'aider. La littérature enseignée à l'école a ses contraintes, mais le rôle des parents est essentiel dans l'accompagnement, cote à cote, avec l'enseignement scolaire. "la jouissance esthétique" d'un texte ne peut venir que s'il y a eu plaisir à l'histoire racontée dés la plus tendre enfance, je crois, et le constate en permanence autour de moi. Mais ce qui est bien c'est que cette transmission fonctionne d'adultes à enfants mais aussi d'enfants à adultes. Le partage et la passation littéraire fonctionnent comme une belle histoire d'amour.

9 internautes sur 9 ont trouvé cet avis intéressant.

martin64 22/02/2016 à 14h12

La réaction du petit n'est ni spontanée, ni naïve. Elle est juste le fruit de son éducation,de son histoire, de son formatage. A 12 ans, il n'est pas encore en révolte, ça viendra sans doute plus tard, on lui souhaite en tout cas. Le plus surprenant est bien la réaction de la mère, surprise par celle de son enfant.

3 internautes sur 9 ont trouvé cet avis intéressant.

Servet 22/02/2016 à 09h28

Texte corrigé Ma petite expérience d'enseignant formé à la vieille école d'avant la linguistique, la sémiologie et autre pragmatique m'a tout de même appris une chose qui n'apparaît pas dans la réflexion (remarquable par ailleurs) de Madame Merlin-Kajman, cette évidence : l'enseignement de la parole et de l'écriture est indispensable à l'apprentissage de la lecture savante : parler-écrire et lire marchent ensemble comme les deux jambes humaines. Or le parler-écrire n'est quasiment pas enseigné, pratiquement, matériellement, expérimentalement, dans notre système scolaire, du cours préparatoire à la terminale. Nos élèves sont abreuvés d'explications de textes, sous toutes les formes et toutes les appellations mais presque jamais ils ne reçoivent d'aide concrète au moment d'inscrire sur le papier les mots pour dire leur pensée, construire leurs phrases, ajouter les termes de liaison, organiser les syntagmes. Cette carence pédagogique a une explication : la domination du dogme de la transmission, et particulièrement celle de la "littérature" dont pourtant nous serions bien en peine de donner une définition satisfaisante. Si les élèves ne lisent pas c'est en grande partie parce que les enseignants de Français ne se soucient pas de leur apprendre à parler et à écrire. Le terme "s'exprimer" est d'ailleurs un gros mot, pour ces "spécialistes des Belles Lettres".

25 internautes sur 27 ont trouvé cet avis intéressant.

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21/09/2015

Sondage sur l’enseignement des maths

http://www.pixule.com/resultats/21642245645_lenseignement...


Question : L'enseignement des maths c'est:

Réponses :

24.6 % (177 votes) Un entrainement intellectuel

24.5 % (176 votes) Une ouverture d'esprit

24.3 % (175 votes) Un impératif pour la science

12 % (86 votes) Un impératif social

7 % (50 votes) De la culture générale

3.9 % (28 votes) Une contrainte sociale

3.8 % (27 votes) Une hérésie pédagogique

719 votes

Les votes sont terminés

Selon Alain Badiou, considérer les mathématiques comme « un continent à part de la pensée, une science obscure qui reste confinée dans l’enceinte des écoles ou des universités, ou dans des cénacles réservés aux initiés, et une méthode de sélection à l'école, qui ne fait pas partie de la culture générale » est un « scandale ».

Il dit :
« La philosophie reste une discipline menacée dans les classes terminales, et les mathématiques un opérateur ennuyeux de sélection sociale. Eh bien moi, je propose la dernière année de maternelle pour les deux : les gamins de cinq ans sauront assurément faire bon usage de la métaphysique de l’infini comme de la théorie des ensembles » 
et aussi :
« La fonction des mathématiques, si fondamentale dans la formation de toute pensée, est inséparable de la quête existentielle qui anime le désir philosophique. »

Pour Alain Badiou, l'exercice de la pensée mathématique favoriserait une forme de bonheur, car « si vous avez compris et saisi quelque chose, c’est que vous avez vu quelque chose que vous n’aviez jamais vu ».

« Le bonheur est absolument possible, mais pas dans la forme d’une satisfaction conservatrice. Il est possible sous la condition des risques pris dans des rencontres et des décisions. »



http://clairelomme.blogspot.fr/2015/09/le-bonheur-aussi-g...

http://www.franceculture.fr/emission-la-grande-table-2eme...

« Les mathématiques sont le premier langage dont l'autorité n'est pas liée à la position du locuteur. Si le roi parle, c'est vrai parce qu'il est le roi, si Dieu parle c'est vrai parce que c'est Dieu. La validité d'un discours, en mathématiques, sera toujours soumise à l'examen des autres. Ce qui lie les mathématiques et la philosophie c'est la possibilité d'un discours qui ne soit plus un discours d'autorité. »

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14/09/2015

Simplon.co : Quand les artisans du web investissent les quartiers populaires

28 MAI 2013

Rendre accessible à toutes et tous la programmation informatique. Telle est l’ambition de Simplon.co, un projet de formation distillée par des informaticiens
Ou comment apprendre à parler une langue « Open-source », comprendre les codes du développement web, pouvoir tenir une conversation avec un geek et monter sa web-entreprise artisanale, le tout en moins de cinq mois.

« Le code informatique, la programmation, ce n’est pas un truc de matheux ou d’ingénieurs : c’est de l’artisanat ! ». Tel est le leitmotiv des initiateurs du projet Simplon.co, un centre de formation au « développement web » – ce travail informatique qui consiste à mettre en place un site Internet ou à concevoir une application – destiné à des personnes issues des quartiers sensibles.

Leur ambition ? Permettre l’émancipation par la programmation informatique, et rendre plus accessible cette activité cruciale à l’ère du règne des nouvelles technologies de l’information. Car entre ceux qui se sont initiés aux coulisses du web – développeurs ou hackers – et les autres, pour qui le monde numérique et son langage semblent nébuleux, le fossé est immense. « Les ONG et les syndicats ont besoin de nouveaux moyens de défendre les droits humains et pas seulement sur Internet. Les salariés de PSA et de toutes les autres entreprises frappées par les plans sociaux, les SDF, les Roms, les migrants, les diasporas, les prostituées, les drogués, les malades, les exclus, les « quartiers populaires » et autres banlieues : que font les hackers pour eux concrètement ? », interrogeait l’un des quatre initiateurs du projet, Frédéric Bardeau, dans un entretien.

Leur réponse : s’adresser à des personnes qui ne correspondent pas au stéréotype « jeune mâle et blanc » du développeur. Un premier pas vers la démocratisation de ces connaissances. Leur projet de formation vise donc un public peu représenté dans ce métier : les femmes, les jeunes sans diplômes, les populations marginalisées. Avec l’idée que ces recrues atypiques vont amener à travers leurs pratiques, leurs modes de vie et leurs expériences, des projets et des idées encore inexplorés dans l’univers trop homogène des développeurs web. Une préoccupation qui tient beaucoup aux origines modestes des initiateurs de cette formation : Frédéric Bardeau, Victor Defontaine, Erwan Kezzar et Andrei Vladescu-Olt.

Apprendre « l’alphabet de la révolution numérique »

Tous ont été boursiers pendant leurs études. « Échelon 9, s’il avait existé ! », rigole Erwan Kezzar, l’un des fondateurs. Ce qui ne les a évidemment pas empêché d’acquérir un haut niveau de qualification technologique. Ils ont travaillé dans le conseil en informatique, la communication responsable ou le développement web (Frédéric Bardeau est l’auteur d’un ouvrage de référence sur les Anonymous). Tous assuraient des formations, du tutorat, des conférences ou des cours. Cette volonté de transmettre les savoirs a pris le dessus. En quelques mois, ils ont rassemblé leurs économies, monté le projet et lancé le recrutement de la première promotion.

Les fondateurs de simplon.co : erwan, frédéric, andrei et victor

Leur objectif : former et d’accompagner 24 personnes en cinq mois. Simplon.co n’est ni une école ni un institut. Mais une « fabrique de codeurs entrepreneurs sociaux », en référence aux codes informatiques – « l’alphabet de la révolution numérique » – dont la maîtrise est nécessaire à toute création web. Les locaux qui les accueilleront sont encore en travaux.
Imaginez un vaste espace empli d’ordinateurs et de tablettes tactiles, où fusent nouvelles idées et bidouilles de geek.

  • La moitié du temps de formation est axé sur la pratique et le développement de projets.
  • Un autre tiers est consacré à des cours sur des sujets informatiques, mais également apprendre à parler devant un public, lancer sa start-up ou construire le modèle économique de sa future entreprise.
  • Quant aux 20% restants, ils sont dédiés à la détente (sport, musique, relaxation) ou aux discussions entre élèves : chacun peut préparer une présentation sur le thème de son choix et inviter les autres à y assister.

L’entraide entre élèves est un élément central : lorsqu’on achoppe sur un point, on publie un ticket d’aide, pour appeler les autres recrues à la rescousse.
Les travaux de groupe et en binôme sont nombreux, et le centre sera en contact permanent, via la toile, avec la communauté des programmeurs.

Modèle ouvert et reproductible

Les concepteurs de simplon.co ont suivi l’émergence des Dev bootcamp (« camp d’entraînement ») états-uniens : ces formations intensives (payantes) au développement d’applications web durent 9 semaines, avec un rythme très soutenu – de 12 à 14 heures par jour, 5 à 6 jours par semaine. Ils ont observé les réussites d’Ycombinator, un incubateur de projets, qui fournit un capital de départ, des conseils et des mises en relation à ceux qui veulent monter une start-up informatique aux Etats-Unis.
Des applications telles que scribd (interface web), reddit (réseau social) ou dropbox (solution de stockage en ligne) en sont issues. Les créateurs de Simplon ont mélangé les concepts et ajouté une bonne dose d’open-source : les outils exploités, les cours dispensés comme le projet lui-même et son modèle économique, sont conçus pour être ouverts et reproductibles. Ainsi est né Simplon.co, objet formateur non identifié.

Autre spécificité : la formation sera rémunérée. Les quatre anciens boursiers savent que l’accès gratuit ne suffit pas. Impossible vu le rythme de travail que les recrues cumulent la formation avec un job, même à temps partiel. C’est pourquoi le choix de rémunérer les personnes est crucial : s’il représente l’essentiel de leur budget (de quelques centaines de milliers d’euros tout de même), il est une condition nécessaire pour permettre l’accès de la formation aux plus précaires.

Artisanat numérique

Les élèves seront formés au langage de programmation Ruby : un langage évidemment libre (open source), modulable et facilement accessible à une personne n’ayant jamais programmé. Il est également adapté pour apprendre à apprendre, être capable d’utiliser les différentes formations et tutoriels en ligne, pour réaliser simplement à l’aide de morceaux de programme, de « briques » préconstruites (gems), des projets web robustes et aboutis. A la fin de la formation, les recrues auront acquis les moyens d’apprendre de façon autonome n’importe quel autre langage de programmation (javascript, python...).

Les outils pédagogiques sont inspirés des formations états-uniennes. De nombreux tutoriels sont disponibles en ligne, axés sur la « formation par le faire », la mise en situation pour résoudre des problèmes concrets. Les cours dispensés par Simplon seront également mis en ligne, à disposition de tous. Et la première promotion est en cours de recrutement (voir la procédure ici) à Montreuil, en Seine-Saint-Denis. « Nous voulons faire de l’artisanat numérique. C’est l’esprit du compagnonnage. Des "Compagnons du développement" en quelque sorte, avec la transmission, la reproductibilité des modèles avec l’open source et l’entraide des élèves, explique Erwan Kezzar. Pouvoir produire quelque chose vite, à partir d’une matière première et d’un savoir-faire, c’est de l’artisanat ! »

Mathieu Lapprand

Présentation de DevBootCamp aux États-Unis : https://www.youtube.com/results?search_query=developer+bo...

Voir en ligne : http://www.bastamag.net/article3092.html

Apprendre à coder gratuitement : https://openclassrooms.com/courses?categories=code

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