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02/05/2016

L’Atelier BNP PARIBAS - C. Villani : « La question d’une Intelligence Artificielle généraliste est encore grande ouverte »

http://www.atelier.net/trends/articles/villani-question-u...

Par Lila Meghraoua 28 avril 2016

Mots-clés : Digital Working, big data, Cédric Villani, intelligence artificielle, EMEA

Cédric Villani

    Si les avancées en IA sont impressionnantes, l’arrivée d’une machine « généraliste » n’est pas tout à fait pour demain. Entretien avec Cédric Villani, mathématicien, directeur de l’Institut Poincaré.

Des robots et des hommes, qui gagnera ? Une interrogation « à la mode ». Les Coréens du Sud, et plusieurs millions de curieux à travers le monde se sont passionnés pour la question, à l'occasion du match qui a opposé un humain, Lee Se-Dol, maître du jeu de go, et l’AlphaGo, un programme développé par la filiale de Google, DeepMind.  Un match qui a signé la défaite à 4-1 d’un cador de la discipline, face à une machine. Une défaite qui traduit surtout les avancées conséquentes de l’apprentissage profond, le jeu de go étant l’un des bastions, des derniers jeux rétifs au doigté d’une machine.

Des robots et des hommes, qui vaincra. La question est-elle seulement pertinente ?

Des réponses nous ont été données par à un autre cador, roi en son pays, celui de la Mathématique : Cédric Villani.

Entretien.

L’Atelier : Il y a quelques semaines, s’est déroulée en Corée du Sud une bataille qui a particulièrement passionné les foules, celle entre le champion du monde du jeu de Go et l’AlphaGo, un programme informatique développé par Deep Mind, filiale de Google. Cet engouement raconte l’inquiétude d’une machine, qui pourra, au-delà de la simple réalisation de tâches manuelles basiques, s’attaquer demain aux tâches intellectuelles et à terme, nous remplacer. Est-ce pertinent de confronter ainsi cette notion d’intelligence artificielle à l’intelligence humaine ?

Cédric Villani : Oui, on parle beaucoup de l’intelligence artificielle. Nous sommes dans une période de progrès, d’une part, grâce à l’introduction de certains algorithmes efficaces, et d’autre part, au progrès considérable des capacités de mémoire et de rapidité. Avec ce progrès, on voit certains bastions historiques parmi les grands jeux, tels que le Go, tomber dans la compétition humain-machine.

Et évidemment, ça relance les spéculations, qui avaient lieu, dès les débuts de l’informatique, sur la possibilité de créer une intelligence artificielle perfectionnée. Perfectionnée, dans la mesure où elle serait, par exemple, capable d’écrire des romans, voire, d’inventer des théorèmes mathématiques, ou même capable d’éprouver des sentiments. Ces interrogations ont déjà été exprimées par Alan Turing, le père fondateur de l’informatique moderne dans les années 1950.

Certes, les performances de ces machines sont impressionnantes. Mais regardez la débauche de moyens, par rapport à ce qu’on peut faire avec un cerveau.

Pour l’instant, les intelligences humaines et artificielles sont de nature très différente, même si les techniques, dites d’apprentissage machine ont réintroduit une certaine part d’apprentissage naturel automatique par imprégnation, comme on le fait naturellement pour certaines tâches. Et ils ont introduit ça pour les algorithmes. Cependant, toutes les intelligences artificielles qui existent aujourd’hui, restent des intelligences artificielles très spécialisées. Même celle qui sait jouer au go mieux que n’importe qui, est incapable d’accomplir les tâches les plus banales de la vie courante. La question d’une intelligence artificielle généraliste, même pas très maline, mais qui serait capable de faire un peu tout, est encore grande ouverte. Certes, les performances de ces machines sont impressionnantes. Mais regardez la débauche de moyens, par rapport à ce qu’on peut faire avec un cerveau.

L’Atelier : Finalement, ce que vous dites  est que la machine créative, ce n’est pas pour demain. Prenons, par exemple, les textes de Dostoïevski traduits par André Markowicz. Le jour où nos machines sauront faire preuve d’autant de sensibilité ou d’intuition qu’un André Markowicz n’est pas encore levé.

Oui, ce n'est pas pour demain. Pour qu’une machine soit capable de réaliser une traduction en y mettant le style et l’émotion, il faudrait qu’elle ait une connaissance bien plus vaste que traduire. Il faut qu’elle soit capable de comprendre, ce qu'est une expérience de vie dans le cadre d’une vie humaine. C'est un problème de savoir comment faire une tâche créative sans commencer par apprendre à faire un peu tout, une intelligence généraliste.

Quand on se dirige, on se fie souvent à l’instinct, à l’intuition et à la notion d’esthétique. Instinctivement, on se laisse guider par la direction qui sonne le mieux. Et pouvoir faire sentir ça à une machine est une affaire considérable.

L’Atelier : Si l’apport de la mathématique n’est plus à démontrer dans le domaine de l’informatique, quel est votre regard sur la possibilité de la résolution d’un problème mathématique par informatique ? Est-ce que demain, on pourra vérifier, dans un premier temps, un problème mathématique, voire le résoudre par la machine ?

Il faut bien distinguer les deux. Vérifier, c'est pour demain. La technologie est essentiellement là. Et une preuve mathématique est un objet suffisamment formalisé pour que ça puisse se vérifier. En revanche, le trouver est une autre paire de manches, parce qu’il naît dans un espace de possibles gigantesque. Et trouver la bonne stratégie parmi toutes celles possibles demande énormément de talent et d’ingrédients. On le sait très bien, nous, mathématiciens ; quand on se dirige, on se fie souvent à l’instinct, à l’intuition et à la notion d’esthétique. Intuitivement, instinctivement, on se laisse guider par la direction qui sonne le mieux. Et pouvoir faire sentir ça à une machine est une affaire considérable. La machine a l’avantage de pouvoir explorer les différentes combinaisons beaucoup plus rapidement que l’humain. Mais si elle n’est pas capable de trouver et d’avoir l’intuition de la direction vers où aller, elle va se retrouver piégée par cet océan de possibles, cette malédiction dimensionnelle comme on dit, parce qu’il y a tellement de choix possibles quand on veut faire une démonstration. En comparaison, le jeu d’échecs ou même le jeu de go sont des activités avec beaucoup moins de choix possibles.

Il est plus important de se concentrer sur tout ce qui nous reste à faire, et est à notre portée, que de commencer à sangloter, sur ce qui sera hors d’atteinte.

L’Atelier : Est-ce qu’à contrario, le cerveau humain, face à ce progrès technologique exponentiel, sera capable, lui, de tout appréhender, d’appréhender certains résultats ou données en grande quantité ?

Il y a des choses qui resteront inaccessibles au cerveau humain. On peut parier que le cerveau va rester à peu près ce qu’il est. Sauf si on va dans le monde imaginé par les transhumanistes, où nous aurions des facultés cérébrales boostées, des mémoires raccordées, externes raccordées à notre cerveau. Ce n'est pas pour demain.

Sauf à se diriger dans cette direction-là, il y a des limitations au cerveau humain qu’on voit bien et dont on continue, et qu’on continuera à expérimenter. Ce qui est important est que même malgré ces limitations, il reste énormément de choses à découvrir, de choses parfois simples. Et chaque année qui passe le montre bien.

Il y a quantité de découvertes qui sont faites, encore appréhendables, et compréhensibles. Bien sûr, on ne peut jamais en comprendre les détails jusqu’au bout. Par exemple, on dit qu’il n'y a aucun humain sur terre capable de comprendre un smartphone dans ses moindres détails. Et chacun n’en a qu’une vue partielle. Mais il n’empêche qu’on peut comprendre le principe général. Et sur chacune des sous-parties, on peut comprendre comment ça fonctionne, quels sont les grands principes.

Il est plus important de se concentrer sur tout ce qui nous reste à faire, et est à notre portée, que de commencer à sangloter, sur ce qui sera hors d’atteinte.

L’Atelier : La demande de data scientists est croissante. Est-on parés? Nos écoles fourmillent-elles de data scientists aspirants ?

Il y a plusieurs questions. L’une est si nous avons de bonnes filières de data scientists. La réponse est oui. Elles se sont montées dans les dernières années. Certaines grandes écoles, comme Télécom ou Mines et d’autres, se sont mises sur les rangs plus techniques. Les universités ont aussi commencé à construire leur filière. Nous avons des filières assez performantes, ici et là, en France.

Et la deuxième question est de savoir si nous en formons assez. Globalement, il en manque et on pourrait en former beaucoup plus. Les besoins de l’industrie sont considérables. De manière générale, nos effectifs sont très inférieurs à ce qu’ils pourraient être. Et s’il y a des jeunes qui me lisent, qui ont envie de se lancer dans la carrière en mathématique, il y a beaucoup plus de débouchés maintenant que par le passé. Le roi, en ce moment, est la data science - la science des grandes données avec la statistique. A tel point qu’on n’arrive pas à couvrir les besoins de l’industrie. Les domaines d’application sont considérables.

Dans le temps, on avait le problème de la mathématique financière qui avait pris un poids déraisonnable sur les filières mathématiques. Spécialiste de très grandes données est une compétence qui couvre beaucoup plus de domaines, que les mathématiques financières. Il ne faut pas oublier cependant les autres sujets. En particulier, nous avons toujours besoin plus que jamais de spécialistes de modélisations, de calculs scientifiques, de simulations d’équations et dérivées partielles.

L’Atelier : Les troupes, - les jeunes étudiants sont le nerf de la guerre, et la ressource la plus précieuse d’un pays qui veut regarder vers l’avenir.

Il y aurait un manque de praticiens de la simulation ?

Dans toutes les branches mathématiques, les besoins exprimés par les applications sont énormes. Nous pouvons former beaucoup plus de gens que ce que nous avons actuellement. La question est l’enthousiasme des troupes. Et plus nous aurons de troupes enthousiastes, plus nous pourrons les former. Les troupes, - les jeunes étudiants sont le nerf de la guerre, et la ressource la plus précieuse d’un pays qui veut regarder vers l’avenir.

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L’entretien est disponible dans son intégralité, en audio, ici (sur les accointances de l’art et de la mathématique) et encore . Initialement diffusée sur les ondes de BFM Business, dans l'émission "L'Atelier Numérique".

Les 3 et 30 mai 2016, Cédric Villani tiendra deux conférences, à la Maison des Métallos

En savoir plus

Et pour creuser le sujet de la créativité, en fort bonne compagnie, celle de Karol Beffa et Cédric Villani, leur recueil de conversations "Les coulisses de la création", paru chez Flammarion.

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30/03/2016

Télérama : Les livres, des armes pour affronter la dureté du réel

http://www.telerama.fr/idees/les-livres-des-armes-pour-af...

  • Nathalie Crom
  • Publié le 22/02/2016. Mis à jour le 24/02/2016 à 11h29.

Les livres ouvrent au monde. En stimulant l’imaginaire et les émotions, ils nous donnent  des armes pour affronter la dureté du réel, selon la professeure de littérature Hélène Merlin-Kajman.

Portrait  Olivier Cadiot au chevet de la littérature

Outre un plaisir esthétique, le lecteur cherche des émotions dans les livres. Une dimension que les enseignants, les critiques, et les chercheurs ont tendance à délaisser, déplore la professeure de littérature Hélène Merlin-Kajman.

Dans le chapitre inaugural de Lire dans la gueule du loup, Hélène Merlin-Kajman se met en scène, lisant un jour à son fils âgé de 12 ans Le mauvais vitrier, de Charles Baudelaire. Le poète y raconte comment, ayant fait appel au service d'un artisan, et insatisfait du fait que celui-ci n'ait pas, dans sa marchandise, les verres de couleur qu'il désirait – « des verres roses, rouges, bleus, des vitres magiques, des vitres de paradis... », écrit Baudelaire –,il brisa la dite marchandise dans un geste de colère. « Quand j'ai eu terminé de lire, j'ai vu un visage assombri, étonné, presque sévère, m'interroger du regard. "Tu aimes ce texte ?" m'a demandé mon fils, incrédule [...] Mais ce n'est pas bien ce qu'il fait là. »

Face à cette réaction spontanée et naïve, la professeure de littérature qu'est Hélène Merlin-Kajman se trouva bien désarçonnée : « La lecture au premier degré de mon fils, même si elle blessait mon plaisir et mon savoir, touchait aussi en moi un point sensible et contradictoire. Avais-je le droit de l'ignorer ? » Outre la jouissance esthétique, le texte littéraire véhicule des émotions, des affects, et c'est là une dimension de la lecture que les « lecteurs professionnels », enseignants, critiques, chercheurs, ne prennent plus en compte, mettant en péril le précieux « partage transitionnel » de la lecture, explique Hélène Merlin-Kajman dans cet essai critique roboratif, pointu et engagé.

La « zone à défendre » qu'évoque le titre de votre essai n'est pas la littérature, mais plus précisément un partage autour de la littérature. Expliquez-nous cela.

Oui, dans cet essai, je défends un certain type de partage, un certain type de transmission, plus qu'un corpus d'œuvres considérées comme relevant de la littérature. Même si je suis convaincue que certains textes se prêtent moins que d'autres à ce partage auquel j'appelle. Inversement, il me semble important de considérer que certains textes, qui pourraient ne pas être vus comme de grands textes littéraires – je pense notamment à la littérature pour enfants –, peuvent, eux, se prêter à ce partage fondé à la fois sur l'échange des émotions et le dialogue contradictoire. Il ne s'agit pas d'un ­relativisme : je déplace simplement ­légèrement le curseur de la valeur des textes vers la valeur du partage. Ce partage spécifique, que je qualifie de littéraire, paraît évident quand on est, comme moi, dans une situation d'enseignement – mais il existe en fait dès lors qu'on lit des livres à des enfants, comme parents.

Votre réflexion sur le partage littéraire s'appuie sur le concept d'espace transitionnel tel que l'a défini le psychanalyste Donald Winnicott. Quel rapport avec la littérature ?

Tout le monde connaît le plus célèbre des objets transitionnels : le doudou de l'enfant. Selon Winnicott, ce premier jouet fait transition, pour le nourrisson, entre le corps de la mère, qui est le premier adulte à s'occuper de lui alors qu'il est totalement dépendant, et le monde extérieur, qui ­oppose sa réalité aux désirs du nourrisson. L'objet transitionnel, dit Win­nicott, c'est ce qui permet à l'enfant de régler les décalages, qui peuvent être terribles, entre son monde interne, ses désirs, ses pulsions, et le monde externe. Le doudou n'est pas le seul phénomène transitionnel. Certains anthropologues ont remarqué d'ailleurs qu'un tel objet n'existe pas dans toutes les cultures. Mais la berceuse, elle, existe partout, et elle est aussi un phénomène transitionnel – et elle est particulièrement intéressante, car c'est une sorte de protolittérature, comme le conte de fées, qui lui succède.

“Les qualités transitionnelles du texte doivent être développées grâce aux qualités de la transmission.”

Donald Winnicott insiste également sur le fait que les phénomènes transitionnels ne disparaissent pas avec l'enfance. Après les premiers objets ou phénomènes, la culture, notamment, prend le relais. La culture, entendue ici comme ce que la société prévoit pour aider chaque adulte à régler son monde interne par rapport aux exigences, souvent sévères, du monde réel. Je ne suis pas du tout la première à penser la littérature en tant qu'objet transitionnel, d'autres s'y sont penchés avant moi. La différence, c'est qu'eux considèrent que le texte littéraire a, de fait, les qualités d'un objet transitionnel. Alors qu'à mes yeux ces qualités transitionnelles du texte doivent être dégagées, préservées, ­développées grâce aux qualités de la transmission. Pour qu'il y ait transition, il faut qu'il y ait un lieu où elle s'opère, une scène.

La transition suppose donc d'être au moins deux. La lecture n'est-elle pas pourtant avant tout une activité solitaire ?

Nous n'apprenons pas à lire tout seuls, et la lecture solitaire, lorsqu'on y accède, est préorganisée par les expériences de lecture antérieures. Mais si j'ai choisi, dans cet essai, d'insister sur des scènes de partage, que j'ai vécues en tant qu'enseignante ou en tant que mère, c'est aussi parce qu'on sait qu'aujourd'hui l'enfant lit peu seul, mais essentiellement par le détour des adultes qui s'occupent de lui, ses parents, ses enseignants.

“Les adolescents ne sont pas tous capables d’être pris d’emblée dans l’excitation intellectuelle que suppose une analyse purement formelle du texte.”

Reprochez-vous à la « nouvelle critique », et ses méthodes d'analyse des textes inspirées du structuralisme, d'avoir engendré un enseignement de la littérature qui réfute la lecture au premier degré du texte et des affects qu'il véhicule ?

L'héritage de la nouvelle critique nous conduit à demander aux élèves de considérer le texte en tant que tel, de comprendre que les personnages ne sont que des constructions verbales et que c'est ainsi qu'il faut qu'ils les appréhendent. Je me suis trouvée régulièrement confrontée à l'extrême désarroi des adolescents, qui ne sont pas tous capables d'être pris d'emblée dans l'excitation intellectuelle que suppose cette analyse purement formelle. Il y avait chez eux à la fois une difficulté et une déception. Je me disais : mais pourquoi je leur inflige cette déception ?

Ce regard purement esthétique sur la littérature ne permet pas un partage sur un mode transitionnel. Alors j'ai essayé de trouver des ponts pour expliquer quand même aux élèves comment la littérature nous parle aussi du monde réel, malgré ce filtre, ou même grâce à lui. On peut rapatrier le monde réel dans la lecture littéraire – et cela offre la possibilité de regarder ce monde réel autrement, de biais. Et c'est partant de cela que j'essayais de les intéresser aussi à la forme, à la façon dont c'était écrit. Sans pour autant acquiescer au scepticisme généralisé selon lequel l'auteur nous manipule, le langage nous manipule – qui est un des grands tropismes de l'enseignement de la littérature depuis les années 1960-1970.

“On n’a pas assez réfléchi à la destruction de l’espace de confiance que le doute généralisé face à tout discours a introduit.”

Je ne répudie pas les apports de la nouvelle critique, je suis moi-même une fille de la nouvelle critique ! Mais il me semble que le soupçon est allé trop loin. On ne crédite plus personne de sincérité, d'un rapport immédiat et naïf au langage. On entend tout discours comme s'il y avait un dessous. Je raconte dans ce livre l'expérience que j'ai faite avec des étudiants en lettres de première année, auxquels j'avais fait lireHamlet. A ma stupeur, ils étaient tous convaincus que Hamlet n'avait jamais été amoureux d'Ophélie, qu'il la manipulait dans le but de coucher avec elle. J'ai eu beaucoup de mal à les convaincre de sa sincérité... On n'a pas assez réfléchi à la destruction de l'espace de confiance que le doute généralisé face à tout discours a introduit. Or l'espace transitionnel est forcément un espace de confiance.

Comment cette confiance peut-elle être restaurée ? S'agit-il de revenir à des formes anciennes d'enseignement ?

Je n'ai aucune envie de dire que c'était mieux avant. L'inlassable interrogation psychologique sur les personnages, que j'ai vécue quand j'étais étudiante, était même très ennuyeuse. Je n'ai pas de nostalgie de la façon dont, moi, j'ai reçu cet enseignement. L'hypothèse d'un retour en arrière est un piège dans lequel il ne faut surtout pas tomber. L'enjeu est plutôt de définir autrement ce qu'on appelle la littérarité d'un texte, c'est-à-dire la jouissance esthétique qu'il procure. Et de ne pas séparer l'usage esthétique du langage et son usage ordinaire comme on le fait habituellement, surtout depuis le xixe siècle. Je crois fermement qu'il y a de l'esthétique dans le langage ordinaire, et que le texte littéraire intensifie ce qu'il y a d'esthétique dans le langage ordinaire (la parole amoureuse, le bavardage joyeux, le récit, etc.). Et je suis d'accord avec la nouvelle critique pour dire qu'il faut sortir la littérature de la situation de religion laïque dans laquelle elle risque de se fossiliser. Il faut aussi redonner sa valeur à une certaine subjectivité, qui a trop perdu de son importance.

Dans l'épilogue de votre essai, vous soulignez le caractère, aujourd'hui plus crucial que jamais, de ce partage autour de la littérature. Pourquoi y a-t-il urgence ?

Indépendamment même de la question politique, dans toute société humaine, il y a du malheur en trop, si l'on peut dire, qui met cette société en danger. Aussi, toute société humaine met à la disposition du collectif et des individus des sortes d'institutions réparatrices : la littérature est, selon moi, une de ces institutions. Tout individu fait sans doute l'expérience du trauma, mais certains, aujourd'hui, en vivent plus que d'autres. Je pense à l'expérience de l'exil, à la misère, à l'exclusion sociale, à des enfants qui ont ­derrière eux deux générations de chômeurs, leurs grands-parents et leurs parents... Tout cela fabrique des êtres humains très souffrants. Que fait-on, à l'école, de ces souffrances ? On donne à lire Voltaire et Montesquieu, on privilégie un partage critique, un type de réaction qui consiste à dire : il faut ­remettre des « lumières », développer l'esprit critique, opposer la raison à l'obscurantisme religieux, au fanatisme.

Je ne crois pas à ce scénario. Il faut déjà être très bien portant pour comprendre le rationalisme des Lumières ! Le débat, le désaccord démocratiques ont besoin de sujets pas trop souffrants. Il faut donner aux individus, grâce à ce médium exceptionnel qu'est la littérature, grâce à l'imagination et à la consolation qu'elle permet, la possibilité de ne pas être expulsés d'eux-mêmes, d'assumer leur subjectivité et leur autonomie, d'agrandir leur scène intérieure. Pour sortir des impasses traumatiques.

Hélène Merlin-Kajman
Professeure de littérature française à Paris III, créatrice et directrice de la revue en ligne Transitions.
1994
Public et littérature en France au XVIIe siècle, éd. Les Belles Lettres
2000
L'Absolutisme dans les Lettres et la théorie des deux corps. Passions et politique, éd. Honoré Champion
2003
La langue est-elle fasciste ? Langue, pouvoir, enseignement, éd. Seuil.

A lire
Lire dans la gueule du loup. Essai sur une zone à défendre, la littérature d'Hélène Merlin-Kajman, éd. Gallimard, coll. NRF essais, 320 p., 23,50 EUR.

Commentaires

luce422/02/2016 à 19h04

L'histoire du soir était chez nous un instant "sacré", incontournable, lorsque blottis les uns contre les autres dans cette parenthèse confiante et chaude d'avant la nuit et d'après l'école, le plaisir s'installait dans la lecture d'un récit partagé à haute voix. Peu de doudous, mais une histoire, le soir. Les bibliothèques de quartier ont pris le relais, côté transmission de plaisir de lire, partagé, avec des bibliothécaires férues de littérature jeunesse qui proposaient aussi de participer à des groupes de critiques littéraires, d'aller écouter Timothée de Fombelle et autres auteurs comme J.C Mourlevat qui racontait que, en courant, (c'était son sport pour se défouler de la feuille blanche) avait décidé de faire mourir un de ses personnages (merveilleux personnage, bien sûr), pleurait, les larmes coulaient sans qu'il puisse les arrêter et une femme courant en sens inverse, lui avait demandé s'il avait un problème, si elle pouvait l'aider. La littérature enseignée à l'école a ses contraintes, mais le rôle des parents est essentiel dans l'accompagnement, cote à cote, avec l'enseignement scolaire. "la jouissance esthétique" d'un texte ne peut venir que s'il y a eu plaisir à l'histoire racontée dés la plus tendre enfance, je crois, et le constate en permanence autour de moi. Mais ce qui est bien c'est que cette transmission fonctionne d'adultes à enfants mais aussi d'enfants à adultes. Le partage et la passation littéraire fonctionnent comme une belle histoire d'amour.

9 internautes sur 9 ont trouvé cet avis intéressant.

martin64 22/02/2016 à 14h12

La réaction du petit n'est ni spontanée, ni naïve. Elle est juste le fruit de son éducation,de son histoire, de son formatage. A 12 ans, il n'est pas encore en révolte, ça viendra sans doute plus tard, on lui souhaite en tout cas. Le plus surprenant est bien la réaction de la mère, surprise par celle de son enfant.

3 internautes sur 9 ont trouvé cet avis intéressant.

Servet 22/02/2016 à 09h28

Texte corrigé Ma petite expérience d'enseignant formé à la vieille école d'avant la linguistique, la sémiologie et autre pragmatique m'a tout de même appris une chose qui n'apparaît pas dans la réflexion (remarquable par ailleurs) de Madame Merlin-Kajman, cette évidence : l'enseignement de la parole et de l'écriture est indispensable à l'apprentissage de la lecture savante : parler-écrire et lire marchent ensemble comme les deux jambes humaines. Or le parler-écrire n'est quasiment pas enseigné, pratiquement, matériellement, expérimentalement, dans notre système scolaire, du cours préparatoire à la terminale. Nos élèves sont abreuvés d'explications de textes, sous toutes les formes et toutes les appellations mais presque jamais ils ne reçoivent d'aide concrète au moment d'inscrire sur le papier les mots pour dire leur pensée, construire leurs phrases, ajouter les termes de liaison, organiser les syntagmes. Cette carence pédagogique a une explication : la domination du dogme de la transmission, et particulièrement celle de la "littérature" dont pourtant nous serions bien en peine de donner une définition satisfaisante. Si les élèves ne lisent pas c'est en grande partie parce que les enseignants de Français ne se soucient pas de leur apprendre à parler et à écrire. Le terme "s'exprimer" est d'ailleurs un gros mot, pour ces "spécialistes des Belles Lettres".

25 internautes sur 27 ont trouvé cet avis intéressant.

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21/09/2015

Sondage sur l’enseignement des maths

http://www.pixule.com/resultats/21642245645_lenseignement...


Question : L'enseignement des maths c'est:

Réponses :

24.6 % (177 votes) Un entrainement intellectuel

24.5 % (176 votes) Une ouverture d'esprit

24.3 % (175 votes) Un impératif pour la science

12 % (86 votes) Un impératif social

7 % (50 votes) De la culture générale

3.9 % (28 votes) Une contrainte sociale

3.8 % (27 votes) Une hérésie pédagogique

719 votes

Les votes sont terminés

Selon Alain Badiou, considérer les mathématiques comme « un continent à part de la pensée, une science obscure qui reste confinée dans l’enceinte des écoles ou des universités, ou dans des cénacles réservés aux initiés, et une méthode de sélection à l'école, qui ne fait pas partie de la culture générale » est un « scandale ».

Il dit :
« La philosophie reste une discipline menacée dans les classes terminales, et les mathématiques un opérateur ennuyeux de sélection sociale. Eh bien moi, je propose la dernière année de maternelle pour les deux : les gamins de cinq ans sauront assurément faire bon usage de la métaphysique de l’infini comme de la théorie des ensembles » 
et aussi :
« La fonction des mathématiques, si fondamentale dans la formation de toute pensée, est inséparable de la quête existentielle qui anime le désir philosophique. »

Pour Alain Badiou, l'exercice de la pensée mathématique favoriserait une forme de bonheur, car « si vous avez compris et saisi quelque chose, c’est que vous avez vu quelque chose que vous n’aviez jamais vu ».

« Le bonheur est absolument possible, mais pas dans la forme d’une satisfaction conservatrice. Il est possible sous la condition des risques pris dans des rencontres et des décisions. »



http://clairelomme.blogspot.fr/2015/09/le-bonheur-aussi-g...

http://www.franceculture.fr/emission-la-grande-table-2eme...

« Les mathématiques sont le premier langage dont l'autorité n'est pas liée à la position du locuteur. Si le roi parle, c'est vrai parce qu'il est le roi, si Dieu parle c'est vrai parce que c'est Dieu. La validité d'un discours, en mathématiques, sera toujours soumise à l'examen des autres. Ce qui lie les mathématiques et la philosophie c'est la possibilité d'un discours qui ne soit plus un discours d'autorité. »

13:46 Publié dans A quoi ça sert | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | | | |  Imprimer